Activités de l’environnement : quelles perspectives ?

Point de vue d’acteurs – Info Tee RA N°3

Activités de l’environnement : quelles perspectives ?
Entretien avec Lionel Roche – AKLEA Société d’avocats.

Propos recueillis par Marie Fabienne Gille.

Tee RA : Quelle est votre mission en tant qu’avocat, auprès de qui intervenez-vous, dans quels objectifs ?

L.R : Nous sommes une entreprise au service d’autres entreprises et de collectivités, et nous intervenons pour les aider à maitriser et faciliter leur développement.
Un avocat, aujourd’hui, c’est quelqu’un qui fait du contentieux, qui défend les intérêts de son client quand il y a un problème, ou qui attaque quand cela est nécessaire.
C’est quelqu’un qui fait aussi beaucoup de conseil avec une vraie conduite de projet. Il intervient, par exemple, pour  accompagner une collectivité qui veut protéger ces espaces naturels et constituer une trame verte, ou avoir une autre approche énergétique et développer la production d’énergie d’origine renouvelable… Dans ce cas, il s’agit d’aider cette collectivité à intégrer un référentiel de maitrise de l’énergie et de développement durable.
Pour aider, une  collectivité ou une entreprise à mettre en œuvre son projet, nous servons de médiateur entre un certain nombre de métiers.

Nous n’avons pas pour vocation à jouer les chefs d’orchestre. Mais nous arrivons à le faire, parce que nous développons des connaissances techniques et nous maitrisons la dialectique.
Maitriser la dialectique, cela nous sert à négocier. Nous sommes rompus à la négociation, car formés pour cela. Pour qu’un projet avance, il faut faire des consensus. Il faut qu’il soit partagé par tous et là, nous avons peut-être une longueur d’avance, parce que nous maitrisons le verbe, la synthèse et l’écrit aussi.
Développer des connaissances techniques, cela suppose une activité soutenue de veille et de lecture.
Par exemple pour bien comprendre les enjeux du changement climatique à une échelle locale, il faut maitriser certaines compétences techniques pour comprendre et ensuite traduire juridiquement.
Par ailleurs, parce que nous travaillons avec beaucoup d’opérateurs économiques, nous sommes en contact direct avec un certain nombre de solutions techniques et d’évolutions technologiques. De ce fait, nous pouvons donner un conseil, faire se rencontrer des solutions qui ne se rencontreraient pas à priori.
Cela génère de la créativité qui rend l’exercice très intéressant.
Je suis dans cette émulsion toute la journée et je vois apparaître de nouvelles technologies, de nouvelles activités, de nouveaux  métiers et de nouveaux besoins en  compétences.

Tee RA : Comment percevez-vous l’évolution des activités de l’environnement ?

L.R  : Je suis dans le secteur de l’environnement depuis une vingtaine d’année, et je peux dire que c’est un secteur en croissance régulière, résultant, dès le début des années 90, d’une production législative très soutenue au niveau de l’union européenne.
Enfant de Bruxelles et de sa production normative ce secteur est né des règlements et des directives mises en œuvre dans toutes ses composantes concernées par l’environnement : la gestion de l’eau et des déchets, la qualité de l’air, les sites et sols pollués.
Après cette première approche en « silos », on est passé ensuite à une déclinaison des problématiques environnementales dans toutes les grandes politiques communautaires, jusqu’à l’éco-conception.
En effet, aujourd’hui, quand vous concevez un produit, vous vous interrogé pour savoir comment il pourra-t-être démantelé et recyclé en fin d’utilisation.
Cette démarche a commencé dans les années 90, et s’est très rapidement répandue.
Cette approche sociétale s’est aussi traduite à travers le concept de responsabilité environnementale. Le principe de précaution, avec toutes les questions que cela soulève, donnant lieu à une production normative complémentaire, aux niveaux national et européen.
Sans oublier la demande sociale à la fois sur les plans éthique et moral : de plus en en plus, le citoyen développe une conscience, s’inquiète de l’impact de ses consommations sur sa santé. Cette demande pousse, aussi, le politique à produire des normes.
Cet afflux de normes législatives a imposé de nouvelles connaissances, des recherches et le développement d’un savoir technique et technologique.
C’est  le premier facteur de croissance et de développement des activités de l’environnement.
Par exemple : quand un fabriquant de poids lourds doit réduire ses normes d’émissions de plomb, il doit innover technologiquement pour atteindre les objectifs communautaires. Quand Bruxelles met en œuvre le règlement REACH [1] (Cadre réglementaire de gestion des substances chimiques) pour promouvoir une chimie verte, il faut que des laboratoires travaillent sur ces nouvelles molécules.

Ces directives se traduisent par un ensemble de besoins en terme de services et de prestations techniques se développant aussi bien dans le secteur public que dans le secteur privé. Ainsi, toutes ces activités génèrent des emplois dans des domaines très différents.  

Cette prise de conscience se fait également aujourd’hui, à l’échelle de la planète. Les chinois, par exemple, avec lesquels nous travaillons, créent des centrales thermiques à charbon toutes les semaines et développent en même temps un plan qui prévoit, dès 2020, la mise en circulation en Chine, de 10 millions de voitures électriques. Ils ont bien intégré que la non maitrise de l’impact de leurs activités sur l’environnement et la destruction des ressources allaient freiner leur développement. Ce n’est ni une approche morale ni idéologique.
Si vous n’avez pas une eau de bonne qualité vous ne pouvez pas nourrir des villes qui comptent plus de 10 millions d’habitants. Si la pollution atmosphérique se traduit par une envolée des cancers des poumons et des maladies respiratoires, soit le gouvernement laisse faire parce qu’il n’a pas d’argent à allouer au problème, mais c’est un discours qu’il ne peut pas tenir très longtemps, soit il considère le problème et son coût pour la société.
En agissant en amont, en limitant l’impact de nos systèmes de production sur l’environnement naturel et sur les hommes, on limite, in fine, les coûts.
Tout le monde l’a compris aujourd’hui. Cela intéresse tout les pays, même si tous ne rentrent pas à la même vitesse dans cette démarche.

Tee RA : Quelles sont les compétences en lien avec la mise en œuvre de ces activités ?  Les entreprises trouvent-elles ces compétences?

LR : Je pense que les activités de l’environnement, c’est 80% de technique, de scientifique, de maitrise technologique, de hard, et 20% de soft, de dimension sociale, de RSE [2]  à intégrer.

A titre d’exemple, dans la réalisation d’un plan énergie climat, une approche technique déterminera comment réduire les émissions de carbone; mais cela ne pourra fonctionner si vous n’entrainez les hommes et les femmes dans ce process. C’est de la capacité à faire évoluer les comportements. C’est de la concertation, de la communication… et la maitrise des compétences nécessaires.
Le recrutement d’ingénieurs qualifiés se fait dans les domaines techniques comme ceux de l’eau, de la chimie verte, du traitement des sols, de l’énergie alternative au fossile.
Avec le prix du pétrole qui s’envole, ce qui est alternatif et renouvelable présente un intérêt grandissant : le solaire malgré les perturbations actuelles, l’éolien, l’hydraulique, la biomasse, la bio méthanisation… tous ces secteurs ont besoin de compétences.
Au début des années 90, il n’y avait pas de formation en environnement. Aujourd’hui, toutes les grandes écoles d’ingénieurs généralistes intègrent des troisièmes cycles et l’environnement dans leurs cursus.
Ceci étant, je vois sur le terrain, la difficulté que rencontrent encore aujourd’hui les bureaux d’études (BE) à recruter, car ils recherchent des profils expérimentés.
Ils ont besoin de cette « expérience » pour conserver leur avance, pour développer leurs activités. Aujourd’hui, trouver un ingénieur avec 10 ans d’expériences dans l’environnement, c’est encore difficile. Ceci explique la compétition existant entre les BE pour « débaucher » les ingénieurs expérimentés.
Je constate aussi l’arrivée massive de niveaux « bac plus 5″. Or, nous n’avons pas uniquement besoin des ces niveaux ! Nous avons besoin également de niveaux bac plus 2 et 3,  bien formés ! En effet, il y a des niveaux intermédiaires qui doivent être servis et qui ne le sont pas actuellement.
Enfin, à l’université, on forme des juristes en droit de l’environnement, des spécialistes RSE, des spécialistes du développement durable… mais, à mon avis, un certain nombre de ces formations ne répondent pas aux attentes du marché de l’emploi : si vous avez besoin d’un ingénieur, vous avez besoin en premier lieu de sa maitrise technique. Ensuite, comprendre et intégrer le développement durable et /ou la RSE, c’est devenu indispensable. Ainsi, un ingénieur généraliste qui aura des connaissances complémentaires sur l’éco-conception, l’impact du changement climatique, la maitrise de l’énergie, la gestion de la ressource en eau…répondra mieux aux attentes des entreprises. Je serais plus sceptique sur l’insertion professionnelle des personnes qui arrivent sur le marché du travail avec une  »formation au développement durable ».
Pour ce qui est du Droit, même si le secteur de l’environnement est issu d’une production normative communautaire très importante, dans une entreprise du secteur technologique, il y aura un juriste pour mille salariés. C’est un rapport de 1 à 10 environ. Parmi ces salariés, il y a beaucoup d’ingénieurs et un ingénieur spécialisé sur une problématique environnementale, doit avoir, lui aussi, des compétences en droit car il peut être, par exemple, appelé à ouvrir le code de l’urbanisme pour faire une étude d’impact.
De plus, pour qu’un bureau d’études ait besoin d’un juriste à plein temps, il faut qu’il ait une activité suffisamment importante. Donc, les débouchés sont relativement réduits. On risque d’être victime de l’attractivité du secteur, tout au moins philosophiquement !

Tee RA Dans le contexte actuel, qu’est ce qui peut freiner ou faciliter le développement des activités et des emplois ?

LR : Quand il y a eu la crise de 2008-2009, le secteur de l’environnement a bien résisté. L’environnement se porte bien par rapport à d’autres secteurs !
On a mis environ 20 ans, à faire ce chemin et aujourd’hui nous sommes installés dans un contexte favorable au développement des activités de l’environnement.
Toutes les entreprises avec lesquelles je suis en lien ont du travail. Mais nous sommes dans un contexte économique contraint.
Il y a une vraie tension sur les prix qui limite le développement des activités.
Par exemple, quand, une collectivité achète un service, si elle peut l’acheter moins cher, elle le fait ! De fait, nos services sont mis en concurrence tous les jours.
Ce contexte a un impact direct sur l’emploi : nos entreprises se développent et embauchent moins rapidement.
Par ailleurs, il y a également aujourd’hui, un potentiel à l’international. Nos entreprises doivent améliorer leur capacité à se positionner sur les marchés internationaux. Dans ce sens, il faut se préparer à intervenir ailleurs, donner envie d’aller ailleurs. C’est une ouverture indispensable, un état d’esprit. Il faut donc se former au management interculturel, et améliorer encore notre maitrise des langues.

Enfin, comme je l’ai déjà dit, la demande sociale évolue, et l’environnement investit tous les champs de nos activités créant de nouvelles perspectives. Il y a de nouveaux domaines qui font leur apparition avec de nouveaux besoins en services et en compétences. La préservation de la biodiversité, par exemple, devient un enjeu majeur à l’échelle de la planète. Pour répondre à cet enjeu, on voit naitre de nouvelles activités et fonctions et de nouvelles compétences sont demandées. Il y a 10 ans, on parlait de protection de la nature, pas de service écologique, ni de poste d’ingénieur liés à cette protection.
Les bureaux d’études avec lesquels nous travaillons peinent à recruter des écologues et des écotoxicologues.
Autre créneau, l’optimisation des réseaux énergétiques, les « Smarts Grids » [3]. Là encore, de nouveaux besoins apparaissent. Il y a 10 ans, on ne parlait pas non plus de Smart Grids.
Pour être en capacité de répondre à l’évolution de la demande, il faut s’organiser.
Par exemple, concernant l’agriculture bio, la demande est supérieure à l’offre. Les élus vous disent : « On est prêt à passer commande pour nos cantines, mais on voudrait bien que cette agriculture soit produite en Rhône-Alpes ». Pour la développer, il faut créer du lien, à travers des structures qui permettent de mettre tout le monde autour de la table pour définir une stratégie.
Je pense que l’on va avoir besoin de compétences pour cela.

Tee RA : Qu’est-ce qui conditionne une dynamique d’activités et d’emplois en Rhône Alpes ?

LR : Dans cette économie mondialisée, si l’on n’est pas créateur, force de proposition et d’innovation technologiques et techniques, d’autres vont le faire à notre place.
Quand on voit ce que les américains et les chinois investissent dans ces domaines, quand on connaît leurs forces de frappe en matière de formation, il n’y a pas de quoi s’endormir. Nous sommes dans un contexte économique concurrentiel. Il y a des opérateurs étrangers comme les allemands, et tous les pays nordiques qui sont en avance sur nous. Les chinois sont aujourd’hui, par exemple, le premier opérateur éolien au monde.
Il faut donc investir dans l‘innovation technique et scientifique pour rester dans la course. En Rhône Alpes, nous ne sommes pas en retard par rapport aux autres régions de France. A titre d’exemples, il y a, sur Lyon, le pôle de recherche et d’enseignement sur le campus de la Doua ; il y a ce qui se passe dans la vallée de la chimie où on compte autant de chercheurs que sur la Doua ; il y a aussi les pôles de St Etienne, Chambéry, et Grenoble. Rhône-Alpes, s’est doté d’une force de frappe scientifique intéressante organisée à travers le réseau «Envie Rhône Alpes ».
Il faut que ces structures aient la capacité à recruter, qu’elles bénéficient d’outils technologiques et techniques innovants et qu’elles aient les moyens de le faire.
Il faut aussi, développer notre capacité à mettre autour de la table les acteurs représentants les collectivités, la formation, les universités, les entreprises, les bureaux d’études qui sont les médiateurs entre le niveau scientifique et les attentes du marché. Il faut que l’information circule entre tous les acteurs pour avancer dans un cadre stratégique.
Enfin, il nous faut encore améliorer la lisibilité de notre offre. Quand un opérateur économique a un besoin technique, technologique, il faut lui faire comprendre qu’il va trouver, en Rhône Alpes, une réponse aux questions qu’ils se posent.

Lionel roche
www.aklea.fr/

Propos recueillis par Marie Fabienne GILLE, Réseau Tee Rhône-Alpes – Mars 2011.

[1] Cadre réglementaire de gestion des substances chimiques (REACH),Tsystème intégré et unique, d’enregistrement d’évaluation et d’autorisation des substances chimiques dans l’Union européenne REACH (Registration, Evaluation and Authorisation of Chemicals)

[2] Responsabilité sociétale (ou sociale) des entreprises

[3] Smart grid est une des dénominations d’un réseau de distribution d’électricité « intelligent » qui utilise des technologies informatiques de manière à optimiser la production et la distribution et mieux mettre en relation l’offre et la demande entre les producteurs et les consommateurs d’électricité.

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One Response to “Activités de l’environnement : quelles perspectives ?”

  1. solaire dit :

    Très intéressante cette interview de Lionel Roche, cela fait peur mais malheureusement c’est la stricte vérité…

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